INTERVIEW
L’action publique au cœur de la lutte contre la crise
Entretien avec Denis Clerc, fondateur de la revue Alternatives économiques
Retrouvez ici en intégralité l'interview de Denis Clerc, fondateur de la revue Alternatives économiques, dont une partie est publiée dans le dernier magazine Bourgogne notre Région.
Celle-ci est consacrée au rôle des collectivités territoriales, et plus particulièrement la Région Bourgogne, en temps de crise.

Denis Clerc, fondateur de la revue Alternatives économiques.
© crédit photo : Vincent Arbelet
L’investissement public joue-t-il un rôle pour amortir les effets de la crise ?
Denis Clerc : En période de crise, la dépense publique joue le même rôle que la batterie dans un vélo électrique : elle aide à ne pas réduire l’allure même lorsque la route monte. Quand la dépense privée peine, faute de pouvoir d’achat pour les ménages, faute de crédit ou de demande pour les entreprises, la dépense publique doit compenser si l’on ne veut pas que l’activité économique diminue et que le chômage explose. Et quitte à dépenser l’argent des contribuables, autant le faire dans des équipements qui serviront à beaucoup ou dans des usages qui préparent l’avenir, comme l’innovation ou la formation. On fait ainsi coup double : on lutte contre la crise et l’on équipe les habitants pour mieux vivre à l’avenir.
Comment comprendre la situation actuelle de la dette publique nationale. Est-il illégitime de comparer la gestion d'un État avec la gestion d'une entreprise ou d'un budget familial ?
D.C : Quand une famille ou une entreprise dépense plus qu’elle ne gagne, qu’elle est en déficit, cela se termine en général mal. Sauf si ce déficit provient d’un investissement qui, demain, doit permettre de dépenser moins ou de gagner davantage et que c’est effectivement ainsi que les choses se passent. Pour l’Etat et les collectivités territoriales, les choses sont assez différentes. Ils jouent le rôle d’un moteur auxiliaire : quand le moteur principal tourne mal, ils doivent l’aider à empêcher la panne. Leur efficacité se juge alors à leur capacité à permettre à l’économie dans son ensemble à passer les caps difficiles. Par exemple, si un déficit public d’1 million permet d’éviter que l’activité économique baisse de 2 millions, le déficit est justifié. Il s’apparente à un investissement au profit de l’économie tout entière. En revanche, si ce même déficit résulte de dépenses inutiles ou de prestige, il est malsain.
Reste que, comme pour les ménages ou les entreprises, vient un moment où le montant des emprunts nécessaires pour combler les trous finit par inquiéter les prêteurs : l’Etat (ou la collectivité territoriale) pourra-t-il rembourser ? La Grèce avait maquillé ses comptes et lorsque le nouveau Gouvernement, en 2009, a décidé d’une opération vérité, plus personne n’a voulu prêter, tant il était évident que l’Etat ne parviendrait jamais à rembourser : il aurait fallu soit y consacrer toutes les ressources publiques durant dix ans, soit doubler les impôts durant la même période, et ruiner alors nombre d’entreprises et de familles. La seule solution était donc de négocier avec les prêteurs une réduction de la dette : tu m’as prêté 100, je promets de te rembourser 50. Cette négociation est en cours, et, évidemment, elle est difficile parce que les prêteurs vont devoir tirer un trait sur moitié de leur prêt, ce qui peut fragiliser certains d’entre eux (des sociétés d’assurance-vie ou des banques par exemple). Le problème est que le cas grec a inquiété les marchés financiers. Car tous les Etats de la zone euro ont vu leurs déficits publics augmenter sensiblement pour lutter contre la crise. Les marchés – en fait les organismes qui gèrent l’épargne qui leur est confiée, mais aussi les spéculateurs qui essayent de gagner de l’argent en revendant plus cher ce qu’ils ont acheté moins cher – font donc pression pour que les déficits publics soient ramenés à 0. Mais quand le moteur auxiliaire de l’activité économique fait à son tour défaut, la crise rebondit et fait repartir le chômage à la hausse : c’est ce qui se passe depuis juillet. Réduire les déficits est nécessaire, mais à un rythme supportable par l’économie. Sinon, la situation se dégrade, un peu comme si une compagnie d’aviation cessait de réparer ses avions pour payer ses dettes. Les banques s’en réjouissent, mais pas les passagers.
Dans cette situation de crise, les collectivités locales, et en particulier les régions ont-elles un rôle à jouer pour améliorer la situation du pays et des français ?
D.C : Bien entendu ! Les dépenses de l’ensemble des collectivités territoriales (communes, communautés de communes ou d’agglomération, départements et régions) représentent près de moitié de celles de l’Etat. Et leurs investissements (dans les lycées, les Universités, les transports, les routes…) sont huit fois plus importants que ceux de l’Etat ! En d’autres termes, ce sont elles qui préparent le plus l’avenir. Il est donc essentiel que les collectivités locales choisissent avec soin dans quoi et selon quelles modalités il est souhaitable qu’elles investissent, de sorte que l’argent public – celui des contribuables – serve le mieux possible l’intérêt général. Sélectionner les investissements les plus utiles, faire en sorte qu’ils puissent aider la région, le département ou la communauté de communes à valoriser leurs atouts, c’est là une exigence accrue en période de crise, parce que l’argent se fait rare.
Mais ce n’est pas tout. Les domaines de compétences des collectivités territoriales sont essentiels pour le pays : l’action économique, la formation (Universités, lycées et formation continue) et les transports sont confiés aux Régions, le social et les routes aux départements, les écoles primaires et la petite enfance aux communes, d’autres fonctions (comme le tourisme) étant partagées : ces fonctions sont toutes très importantes pour la qualité de vie des citoyens et leur réussite sociale. Or, en période de crise, c’est justement par ces leviers que l’on peut aider les gens en difficulté à faire face : en améliorant la formation de ceux qui sont privés d’emploi, mais aussi celle des jeunes en général, en créant des infrastructures capables d’attirer les entreprises et les emplois, en favorisant la mobilité des jeunes et des travailleurs.
Les collectivités locales investissent largement plus que l’Etat, comment continuer dans le contexte actuel ?
D.C : Puisque les ressources fiscales et les subventions étatiques en direction des collectivités territoriales ne progressent plus en période de crise, voire régressent, il importe de gérer au mieux les dépenses. Plus que jamais, il s’agit de faire la chasse aux dépenses inutiles ou peu utiles, celles qui choquent souvent les contribuables parce qu’elles ont une finalité marketing plus qu’un service rendu aux citoyens. Mais il ne faut pas se leurrer : même s’il y à gratter dans ces domaines – les voitures de fonction, les frais de déplacement, les voyages ou les plaquettes de prestige, … -, les économies à effectuer sont plus symboliques qu’opérationnelles. Reste que, même symbolique – par exemple, la réduction de quelques pour cent des indemnités des élus pour indiquer qu’eux aussi partagent les efforts collectifs -, cette rigueur de gestion, à défaut de desserrer la contrainte budgétaire, contribuerait sans doute à réduire le fossé qui, trop souvent, existe entre nombre de citoyens et leurs administrations territoriales. Tailler dans les dépenses de fonctionnement, et notamment de personnel, comme le réclament certains, amènerait quasiment à coup sûr une réduction de la qualité des services, alors même qu’il conviendrait au contraire de l’améliorer. C’est donc par l’emprunt que peut être maintenu, voire accentué, l’effort d’investissement. L’emprunt a très mauvaise presse aujourd’hui, en raison des niveaux élevés d’endettement de l’Etat et des organismes de protection sociale. Si l’emprunt sert à financer les dépenses de fonctionnement, comme c’est le cas aujourd’hui pour l’Etat, cette mauvaise presse n’est pas injustifiée, puisque cela revient alors à faire supporter aux générations à venir le coût de fonctionnement des services rendus aux générations actuelles. En revanche, s’il s’agit d’équipements ou des infrastructures dont les générations à venir bénéficieront, il n’est pas anormal de les financer par des emprunts qu’elles seront amenées également à rembourser. Encore faut-il que les investissements en question ne soient pas disproportionnés par rapport aux ressources à venir et qu’ils servent effectivement au développement des hommes et des territoires, et pas seulement au prestige de ceux qui les ont décidés. J’aurais tendance à penser, par exemple, qu’un lycée professionnel de qualité apporte de meilleures retombées économiques qu’un stade de football. Mais je peux me tromper, et seules des études précises, suivies d’évaluations également précises, peuvent nous indiquer cela. Le rôle des élus, dans ce domaine, est donc essentiel, puisque, par leurs décisions, ils sont amenés à orienter le potentiel de développement des différentes collectivités territoriales, notamment au niveau régional.
La Bourgogne n’est pas épargnée par les difficultés économiques et sociales. Quel est votre diagnostic ?
D.C : Il ne faut pas trop noircir la situation de la Bourgogne. Avant que la crise ne se déclenche, en 2008, son évolution économique d’ensemble, sans être brillante, n’était pas trop mauvaise non plus. Par rapport à 1999, elle avait certes peu gagné de population (+ 29 000 habitants supplémentaires), mais elle enregistrait 45 000 emplois supplémentaires, et ceci malgré un déclin industriel relativement important
(-17 000 emplois industriels sur cette petite dizaine d’années, pourtant marquée par une croissance économique relativement satisfaisante). Le constat était donc simple : désindustrialisation en marche (qu’on se souvienne de Kodak), mais compensée par un développement économique des autres secteurs d’activité. Mais cette vue d’ensemble masque une réalité locale très différenciée. Ainsi, le bassin d’emploi de Nevers, durant cette même période, a vu fondre ses emplois industriels (- 30 %), et cette chute importante, qui s’est traduite non seulement par du chômage, mais aussi par moins de revenus d’activité, a freiné le reste du développement économique. Par opposition, le bassin d’emploi de Dijon a grossi de près de 20 000 emplois, et si l’industrie y a reculé, c’est de façon très modérée (- 1600 emplois), tandis que les activités liées à la construction, au commerce, aux transports, aux services marchands (publicité, comptabilité, etc.) se sont beaucoup développés (+ 11 000 emplois). Un indicateur ne trompe pas : la part des emplois non marchands (financés par la collectivité, et non par une activité de vente) dans l’ensemble des emplois supplémentaires : plus cette part est forte, plus le bassin d’emploi concerné dépend des décisions (et des financements) publics. Dans l’ensemble de la Bourgogne, cette part est d’environ 45 %. Mais dans le bassin d’emploi de Nevers, l’essor de ces emplois non marchands n’a même pas réussi à compenser les pertes d’emplois dans les secteurs dépendant d’une activité commerciale (industrie, agriculture, commerce, transports et autres activités marchandes). On imagine ce qu’aurait été l’évolution de l’activité dans le bassin d’emploi de Nevers si les emplois dépendant d’un financement public n’avaient pas été là pour amortir le choc. On constate donc qu’il y a une Bourgogne qui se porte relativement bien – en gros, celle proche du val de Saône et des grandes voies de communication – et une Bourgogne qui souffre, perd des emplois, donc des jeunes. La crise a évidemment accentué ces évolutions, puisque, depuis deux ans, au niveau national, les emplois marchands stagnent et que leur nombre diminue depuis six mois. La Bourgogne n’y échappe pas, mais on ne dispose pas de chiffres pour le mesurer. D’où l’importance d’une action publique résolue pour limiter cette casse et freiner la désindustrialisation catastrophique pour notre région. Malheureusement, le Gouvernement actuel semble tétanisé et s’arc-boute sur des mesures contre-productives. Ainsi, il subventionne lourdement les heures supplémentaires, ce qui incite les entreprises à préférer user de ce type de mesure plutôt que d’embaucher. En Allemagne, c’est exactement l’inverse qui a été fait, et le Gouvernement fédéral a incité à partager le travail dans l’industrie, de manière à éviter les licenciements. Résultat : entre 2008 et 2010, notre taux de chômage a augmenté de 1,5 point alors qu’il reculait d’un demi-point Outre-Rhin.
Sur quels atouts la Bourgogne peut-elle s’appuyer pour sortir de la crise ?
D.C : Les atouts de notre région sont bien connus : un nom célèbre, une forte renommée touristique, culturelle et gastronomique, des axes de communication qui avantagent une partie de la Bourgogne, une industrie diversifiée, notamment dans la pharmacie, l’agro-alimentaire et la métallurgie, un couvert forestier qui en fait une des régions potentiellement les plus aptes à développer une filière bois, que ce soit bois-énergie ou bois d’œuvre. La Région a déjà lancé pas mal d’actions pour valoriser ces atouts, et il est important qu’elle continue dans cette voie. Je pense cependant que sa taille insuffisante constitue désormais un handicap, et je suis favorable à un rapprochement avec la Franche-Comté, comme l’esquissent déjà les liens noués au niveau de l’enseignement supérieur ou des relations ferroviaires. Nos deux régions sont assez largement complémentaires, et une grande région « Centre-Est » disposerait d’atouts économiques encore plus forts, qui permettrait de bénéficier pleinement de la dynamique impulsée par les deux grandes régions qui nous entourent (Rhône-Alpes au Sud et Alsace au Nord), notamment en matière industrielle. J’ajoute – c’est l’économiste soucieux de réduire les coûts de gestion qui parle, de sorte que les dépenses publiques stimulent davantage les territoires – que ce rapprochement permettrait sans doute de réduire les dépenses purement administratives et donc de consacrer davantage d’argent au développement et à la ré-industrialisation. Le développement de Besançon s’appuie sur des formations et des innovations dans la micromécanique et l’électronique, Dijon fait de même dans l’agro-alimentaire. Unir ces deux forces permettrait sans doute de rendre ces efforts encore plus efficaces.
Dans les choix faits par le conseil régional, quels sont ceux qui vous paraissent propres à contribuer à la lutte contre la crise et au développement de notre région ?
D.C : Il est heureux que le budget 2012 ne sacrifie pas les investissements. L’effort est globalement maintenu (près de 300 millions), et il est sensiblement accentué pour la partie « enseignement » : investir dans la formation des jeunes – au niveau secondaire ou supérieur –, c’est sans doute le meilleur investissement que puisse faire une Région, car, nous le savons tous, de bonnes conditions d’enseignement, c’est une des clés de la réussite, tant des jeunes concernés que de la Région. Ce maintien d’un haut niveau d’investissement (plus du tiers des dépenses totales de la Région, hors annuité de la dette), c’est à la fois la meilleure façon de lutter contre la crise (car ces dépenses stimulent l’activité) et la preuve que l’avenir n’est pas délaissé au profit de l’immédiat. Certes, cela contraint la Région à prévoir d’emprunter 150 millions sur les (presque) 300 millions d’investissement. Mais combien d’entreprises parviennent à autofinancer ainsi moitié de leurs investissements ? Et sans doute, bien des ménages seraient heureux de financer pour moitié l’achat de leur logement par des ressources propres. Bref, je crois que ce recours à l’endettement est plutôt bénéfique et qu’il ne faut pas confondre démarche économique (qui juge selon les résultats pour la collectivité tout entière) et démarche comptable (qui veille à équilibrer dépenses et recettes, même si la collectivité doit en souffrir). Il reste à vérifier, cas par cas, que ces investissements engendreront bien un retour positif au profit de la région, soit en activité accrue, soit en infrastructures utiles. En d’autres termes, il pourrait être utile que tous les projets quelque peu coûteux que finance la Région puissent faire l’objet d’une évaluation a posteriori, de sorte que, à l’avenir, chacun sache si les choix effectués dans le passé se sont révélés être les bons, et quelles retombées ils ont eues sur la région. Mais, autant que je puisse en juger, ce budget ne confond pas rationalité et rigueur, et cela me paraît une bonne approche.
Vu dans le mag :
On en parle aussi dans notre magazine régional Bourgogne notre région n°25 !
Actuellement en ligne sur notre site : un article de présentation de ce magazine.
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- Article du 13/02/2012 10:24, modifié le 13/02/2012 11:15 -